Aimer le mime en 2014 c’est goûter à une certaine solitude.

Anecdotique, désuet, cucul, on ne connaît rien du mime ou si peu. Ni même son nom.
A part quelques étrangers ou une poignée d’étudiants qui peuvent commettre la bizarrerie de placer son nom au cours d’une conversation sur l’art de l’acteur, personne ne sait qui est Etienne Decroux.
D’autres pensent l’avoir trop vu et s’empressent de rejeter son esthétique ringarde, rigide, dépassée.
Les mimes eux-mêmes préfèrent cacher leur identité et se revendiquent aujourd’hui bien plus fièrement circassiens, danseurs acrobates ou comédiens gestuels. Non vraiment, qui a envie de se faire passer pour un couillon qui prépare des goûters d’anniversaire ?

Alors qu’untel fait une lecture de Gogol, que l’autre se prépare à créer une pièce toute en décor numérique, il est risqué aujourd’hui de dire qu’on fait du mime sans créer un abîme irréparable.
Et puis il ne reste qu’une amoureuse véritable du mime et c’est moi.

En fait, j’aime chez Decroux ce qui indispose beaucoup de monde : l’artificialité du corps, son aspect non charnel, non organique. Le solennel. La mort.
Un anti-goûter d’anniversaire.
On est toujours devant son travail comme devant des images de la mort. Comme la peinture, le mime fixe, éloigne, dilate le temps.
Il faut être détaché quand on regarde du Decroux. Tranquille, patient, philosophe.

Il en appelle à notre profondeur, à notre détente, à notre aristocratie. On ne peut pas regarder ça vite fait. Il faut relâcher son regard, laisser tomber ses épaules et imaginer humer un peu la brise en pleine campagne. Loin de la société du spectacle et des caméras à l’épaule, le mime suscite plutôt une humeur matinale et des émotions proches de celles d’un dimanche au musée.
Comme c’est simple, comme c’est beau.
Ci-dessous extrait de La Lavandière (Travail de repassage et de couture) Pièce d’Etienne Decroux, interprétée par Agnès Delachair, Rachel Cato et Amandine Dufour Galante sous la direction d’ I. Bacciocchi. Entre le labeur et le songe éveillé, le travail des lavandières est ici décliné vers son abstraction.